• Lydie

Le temps d'une mesure

Dernière mise à jour : 8 mars 2019



Acheter des madeleines

Mathilde sait qu'elle peut le faire.

Elle fixe la nappe de la cuisine, les mains à plat sur la petite table. Les lignes jaunes et rouges se croisent et s'étirent sur toute la longueur.

Elle sait que ce sera loin. Elle sait que ce sera long. Elle sait que tout ça ne compte pas.

Même s'ils lui disent sans cesse que ce n'est pas prudent. S'ils le lui répètent tout le temps. "Ne sors pas seule, Mathilde, jamais, c'est d'accord ?".

Mathilde dit oui. Mathilde dit toujours oui. Pour faire plaisir. Et pour qu'on la laisse tranquille.

Malgré le temps, malgré la distance, malgré la peur et l'incertitude, malgré le fait qu'il est peut-être déjà trop tard, Mathilde sait qu'elle peut le faire.

Et que ce sera la dernière fois.

Elle se lève et se dirige vers le hall d'entrée à petits pas. Elle est petite et frêle, mais si déterminée… Elle glisse ses pieds dans les ballerines plates et attrape son sac, accroché au porte-manteaux. Juste un regard sur l'appartement derrière elle en retenant son souffle. Rien ne bouge. Pas un bruit. Elle ouvre la porte et se dirige vers l'escalier en pierre. Elle descend doucement, en s'accrochant à la rampe en fer forgé, si haute et si froide pour ses petites mains tremblantes d'émotion. Un pas après l'autre, les deux pieds sur la même marche, elle tente de calmer les battements de son cœur.

Elle sait qu'elle peut le faire.

Les deux étages descendus, Mathilde tire la lourde porte de l'immeuble et la lumière extérieure jaillit, baignant les murs tristes d'une clarté éblouissante.

Les paupières mi-closes, elle avance sur le trottoir et, le temps d'une respiration, elle est emmenée par la vague des passants qui l'emportent sans la voir.

Les grands corps recouverts de costumes sombres ou de longs manteaux colorés lui masquent le paysage autour et ce n'est qu'au bout de quelques mètres que Mathilde, étourdie par les effluves diverses qui volent autour d'elle, s'aperçoit qu'elle n'est pas dans le bon sens. Il lui fallait partir de l'autre côté, sur la droite en quittant l'immeuble, et non sur la gauche.

Immobile au centre du trottoir, elle se recroqueville pour tenter un demi-tour sans être déséquilibrée par les corps vigoureux et pressés qui l'entourent.

Sa jupe, trop large et trop longue, flotte sur les ballerines qui semblent effectuer une danse hésitante sur le sol gris.

Mathilde tourne au milieu des silhouettes agitées. Son regard cherche les lettres colorées des boutiques, qu'elle a du mal à déchiffrer. Les yeux plissés, elle repère, à travers les torses et les bras qui l'entourent, la petite épicerie de M. Bouchabah.

C'est bien ça, il lui faut revenir sur ses pas.

Mathilde, cette fois dans la bonne direction, avance de nouveau à petits pas, avec cette étrange impression que tout le monde va dans l'autre sens… "Les trottoirs ne sont pas à sens unique" murmure-t-elle. Et sa propre voix, dans le tumulte de la rue, lui fait du bien.